Thérapie
La remédiation cognitive après un AVC : à quoi s’attendre
Après un AVC, les séquelles cognitives sont fréquentes et souvent invisibles. Ce que travaille la remédiation cognitive, et comment se déroule une séance.
Après un accident vasculaire cérébral, les difficultés cognitives (attention, mémoire, organisation, langage) sont fréquentes et souvent bien moins visibles que les séquelles motrices. La remédiation cognitive consiste à travailler ces fonctions de manière ciblée et progressive, en combinant l’entraînement des capacités atteintes et l’apprentissage de stratégies de compensation. Elle ne répare pas la lésion : elle vise à réduire la gêne dans la vie quotidienne et à récupérer de l’autonomie.
Ce que l’AVC peut atteindre au-delà du mouvement
L’AVC est fréquent. L’Inserm recense plus de 140 000 nouveaux cas par an en France, soit environ un toutes les quatre minutes, et le décrit comme la première cause de handicap acquis de l’adulte. Santé publique France indique de son côté que plus de 112 000 patients sont hospitalisés chaque année pour un AVC, et qu’environ un adulte sur cinquante en a présenté un au cours des dix dernières années.
Les conséquences ne se limitent pas à la motricité. L’Inserm situe l’AVC au deuxième rang des causes de trouble neurocognitif majeur, après la maladie d’Alzheimer. C’est le tableau que l’on désignait par le terme de « démence », encore employé dans certaines publications mais remplacé dans les classifications actuelles ; lorsque l’origine en est vasculaire, on parle de trouble neurocognitif vasculaire. Selon la localisation et l’étendue de la lésion, les fonctions cognitives touchées varient :
- L’attention : difficulté à soutenir l’effort, à filtrer les distractions, à faire deux choses à la fois. C’est l’atteinte la plus fréquente, et celle qui retentit sur toutes les autres.
- La mémoire : souvent la mémoire de travail et l’encodage des informations nouvelles, plus rarement les souvenirs anciens.
- Les fonctions exécutives : planifier, initier, inhiber une réponse automatique, s’adapter au changement, corriger une erreur.
- Le langage : manque du mot, difficultés de compréhension, troubles de la lecture ou de l’écriture (aphasie).
- Les fonctions visuo-spatiales, dont la négligence d’un côté de l’espace, souvent le gauche.
- La cognition sociale : lecture des intentions et des émotions d’autrui, ajustement du comportement.
- Le comportement et l’émotion : irritabilité, apathie, labilité émotionnelle, fatigabilité massive.
Ces séquelles sont fréquemment qualifiées d’invisibles. Une personne qui marche, parle normalement et paraît rétablie peut se trouver incapable de suivre une conversation à plusieurs, de reprendre son poste ou de gérer ses comptes. Cet écart entre l’apparence et la réalité est une source majeure d’incompréhension, pour l’entourage comme pour la personne elle-même.
Pourquoi une évaluation précède la remédiation
On ne rééduque pas une fonction sans l’avoir mesurée. Le bilan neuropsychologique sert à quatre choses :
- Identifier précisément ce qui est atteint. Une plainte de mémoire renvoie souvent, à l’examen, à un déficit attentionnel ou exécutif, et l’accompagnement n’est alors pas le même.
- Identifier ce qui est préservé. Toute la remédiation s’appuie sur ces ressources.
- Mesurer le retentissement fonctionnel : ce qui gêne réellement, ici, chez cette personne, dans sa vie.
- Établir un point de référence permettant d’objectiver l’évolution lors d’une réévaluation ultérieure.
La HAS, dans ses recommandations de 2022 sur la rééducation à la phase chronique, situe cette évaluation cognitive détaillée en amont : les patients présentant des troubles cognitifs relèvent, après évaluation, d’une rééducation « adaptée et surveillée ».
Les deux axes de la remédiation
La restauration
Il s’agit d’entraîner directement la fonction déficitaire par des exercices gradués, répétés, calibrés au bon niveau de difficulté : assez exigeants pour produire un apprentissage, assez accessibles pour éviter l’échec permanent. Cet axe repose sur la plasticité cérébrale, cette capacité du cerveau à réorganiser ses réseaux, que l’Inserm décrit comme le fondement de la récupération après un AVC.
La HAS retient dans ce registre, avec des niveaux de preuve variables selon les fonctions : la rééducation de la mémoire de travail, l’entraînement au balayage visuel et l’adaptation prismatique dans la négligence spatiale unilatérale, ou encore le time pressure management pour les troubles attentionnels.
La compensation
Il s’agit d’atteindre le même but par un autre chemin, quand la fonction ne récupère pas ou pas assez. C’est un axe au moins aussi important que le premier, et parfois davantage : la HAS le recommande avec le niveau de preuve le plus élevé pour les troubles des fonctions exécutives, et le retient également pour les troubles mnésiques.
Concrètement, la compensation prend la forme :
- d’aides externes : agenda unique, alarmes, listes, plans, pilulier, applications de rappel ;
- de stratégies internes : découper une tâche en étapes, verbaliser une consigne, se donner des repères, s’auto-questionner à voix haute ;
- d’aménagements de l’environnement : réduire les distractions, ranger toujours au même endroit, une seule tâche à la fois, éclairage et signalétique ;
- d’adaptations du rythme : planifier les activités exigeantes aux heures de meilleure disponibilité, prévoir des pauses avant la fatigue plutôt qu’après.
Compenser n’est pas renoncer. Une personne qui utilise un agenda pour tenir ses rendez-vous les tient : c’est le seul critère qui compte.
La HAS mentionne par ailleurs que la rééducation cognitive intègre la psychoéducation, ainsi qu’un élément parfois surprenant : l’activité physique aérobie, retenue parmi les interventions dans les troubles de la mémoire.
Comment se déroulent les séances
Le cadre s’ajuste à chaque situation, mais quelques constantes reviennent.
Un rythme régulier. Les séances sont généralement hebdomadaires. La régularité importe davantage que l’intensité ponctuelle : c’est la répétition espacée qui consolide.
Un format court quand la fatigabilité est marquée. Après un AVC, la fatigue cognitive est souvent le premier facteur limitant. Une séance de trente minutes réellement efficace vaut mieux qu’une heure dont la seconde moitié est perdue. C’est pourquoi deux durées de séance sont proposées.
Des objectifs concrets, définis avec vous. Pas « améliorer la mémoire », mais « retenir les consignes du kinésithérapeute », « préparer un repas complet sans oublier d’étape », « suivre une réunion de trente minutes ». Un objectif que l’on peut constater dans sa vie est un objectif que l’on peut atteindre.
Un transfert vers la vie réelle. Un exercice réussi sur écran n’a d’intérêt que s’il se traduit hors de la séance. Le travail comporte donc des mises en situation, des tâches à réaliser entre les rendez-vous, et un temps d’analyse de ce qui s’est passé.
Des réévaluations régulières pour ajuster les objectifs et objectiver ce qui a bougé.
Ce qui influence le déroulé
Plusieurs facteurs modulent le rythme et les résultats, sans qu’aucun ne permette de prédire une trajectoire individuelle :
- la localisation et l’étendue de la lésion ;
- le délai depuis l’AVC : la HAS définit la phase chronique comme la période au-delà de six mois, et rappelle qu’une rééducation poursuivie sur le long terme peut améliorer la qualité de vie ;
- l’existence d’un trouble de la conscience des difficultés (anosognosie), fréquent et déterminant, qui demande d’être travaillé avant tout le reste ;
- l’humeur : un épisode dépressif après un AVC est fréquent et pèse lourdement sur les performances cognitives comme sur l’engagement ;
- la fatigue, le sommeil, la douleur, les traitements en cours ;
- l’environnement et le soutien de l’entourage ;
- les objectifs personnels : reprendre le volant, retravailler, retrouver une activité associative. Un objectif qui a du sens est le meilleur moteur qui soit.
Ce que la remédiation ne fait pas
L’honnêteté sur ce point fait partie du soin.
- Elle ne répare pas la lésion cérébrale.
- Elle ne garantit aucun résultat, ni aucun délai. Aucune trajectoire individuelle n’est prévisible.
- Elle ne remplace pas la kinésithérapie, l’orthophonie, l’ergothérapie ni le suivi médical. Elle s’y articule.
- Elle ne se réduit pas à des exercices sur ordinateur. Un logiciel seul, sans analyse clinique ni transfert dans la vie réelle, ne constitue pas une remédiation.
- Elle ne dispense pas de traiter ce qui pèse sur la cognition : dépression, anxiété, troubles du sommeil, douleur. Un accompagnement psychothérapeutique peut être conduit en parallèle.
La place des proches
Un AVC touche un système familial entier. Les proches sont souvent les premiers à percevoir les troubles invisibles, et les premiers épuisés.
Quelques repères utiles :
- Une consigne à la fois, formulée simplement, sans bruit de fond.
- Du temps. Un délai de réponse allongé n’est ni de l’indifférence ni un désintérêt.
- Ne pas faire à la place. Chaque geste réalisé pour la personne est un geste qu’elle ne réentraîne pas.
- Nommer la fatigue cognitive au lieu de l’interpréter comme un manque de volonté.
- Se faire aider soi-même. L’épuisement de l’aidant est un motif d’accompagnement légitime, pas un aveu de faiblesse.
Sources
- Accident vasculaire cérébral (AVC) : dossier d’information (nouvelle fenêtre)Inserm
- Accident vasculaire cérébral : données et surveillance épidémiologique (nouvelle fenêtre)Santé publique France
- Rééducation à la phase chronique d’un AVC de l’adulte : pertinence, indications et modalités (juillet 2022) (nouvelle fenêtre)Haute Autorité de Santé
Écrit par
Neuropsychologue · Psychologue TCC
Master II de Neuropsychologie cognitive et clinique, Université de Strasbourg (2014). Je reçois en visioconsultation pour les suivis TCC, et à domicile pour les bilans neuropsychologiques.