Comprendre
Neuromythes : 6 idées reçues sur le cerveau que la recherche a invalidées
Cerveau gauche/droit, 10 % du cerveau, styles d’apprentissage, dyslexie, HPI, mémoire : six idées reçues sur le cerveau que la recherche a invalidées.
Un neuromythe est une croyance sur le cerveau qui a l’apparence de la science, circule dans les écoles, les formations et les médias, mais que les données ont invalidée. Ces idées ne sont pas des erreurs innocentes : elles orientent des méthodes pédagogiques, retardent des repérages, et alimentent des attentes irréalistes sur ce qu’un cerveau peut ou ne peut pas faire. Voici les six plus répandues, ce qu’en dit réellement la recherche, et pourquoi cela change quelque chose.
Pourquoi les neuromythes résistent
Une étude menée par Sanne Dekker et ses collègues, publiée dans Frontiers in Psychology en 2012 auprès de 242 enseignants britanniques et néerlandais intéressés par les neurosciences, a montré que les participants approuvaient environ 49 % des énoncés erronés qui leur étaient soumis. Les mythes les plus adoptés étaient précisément ceux qui ont été commercialisés sous forme de méthodes : les styles d’apprentissage et la dominance hémisphérique.
Paul Howard-Jones, dans une synthèse publiée dans Nature Reviews Neuroscience en 2014, explique cette persistance par un écart culturel et terminologique entre neurosciences et éducation. Les neuromythes sont, pour l’essentiel, des distorsions de faits scientifiques réels, ce qui les rend crédibles et difficiles à déloger.
Trois ingrédients reviennent systématiquement : un noyau de vérité, une simplification séduisante, et une application pratique immédiate. C’est cette combinaison qui les rend si résistants.
Mythe 1 : « Je suis cerveau gauche, tu es cerveau droit »
Ce que dit le mythe. L’hémisphère gauche serait le siège de la logique, du langage et de l’analyse ; le droit celui de la créativité, de l’intuition et des émotions. Chaque personne aurait un hémisphère dominant, qui définirait son profil, son métier idéal, sa manière d’apprendre.
D’où il vient. D’un fait réel : le cerveau est bel et bien latéralisé pour certaines fonctions. Les travaux sur les patients au cerveau divisé, menés à partir des années 1960, ont montré que chaque hémisphère peut traiter l’information de façon relativement indépendante. Chez la grande majorité des personnes droitières, les réseaux du langage sont fortement latéralisés à gauche. Ces observations, spectaculaires, ont été extrapolées en une typologie de personnalité qu’elles ne soutiennent pas.
Ce que montre la recherche. Jared Nielsen et ses collègues ont examiné, dans une étude publiée dans PLOS ONE en 2013, la connectivité fonctionnelle au repos du cerveau en imagerie par résonance magnétique. Leur conclusion est nette : la latéralisation des connexions cérébrales est une propriété locale des réseaux, et non une propriété globale du cerveau. Il existe des réseaux latéralisés à gauche et d’autres à droite, mais on ne trouve pas d’individus globalement « cerveau gauche » ou « cerveau droit ».
Les deux hémisphères sont par ailleurs reliés en permanence par le corps calleux et travaillent de façon coordonnée. La lecture d’un simple mot mobilise conjointement des régions des deux côtés.
Pourquoi ça compte. Cette typologie sert à justifier des orientations scolaires, des choix professionnels et des méthodes de formation. Elle enferme : un élève étiqueté « cerveau droit » s’autorise à renoncer aux mathématiques. Elle détourne aussi l’attention de ce qui compte réellement dans un profil cognitif (la mémoire de travail, la vitesse de traitement, les fonctions exécutives), dimensions que le bilan mesure et qui, elles, guident des aménagements utiles.
Mythe 2 : « On n’utilise que 10 % de notre cerveau »
Ce que dit le mythe. Il resterait 90 % de potentiel inexploité, que des méthodes de développement personnel promettraient de libérer.
D’où il vient. Son origine exacte est incertaine. On invoque souvent une mauvaise interprétation de travaux anciens sur les cellules gliales (qui ne sont pas des neurones mais qui sont indispensables) ou sur les régions dites « silencieuses » du cortex associatif, dont la stimulation ne produisait aucune réponse motrice observable. Une phrase attribuée à William James sur le fait que nous n’exploitons qu’une fraction de nos ressources mentales a probablement contribué à sa diffusion. Le mythe a ensuite prospéré grâce à la publicité et au cinéma.
Ce que montre la recherche. Plusieurs arguments convergent.
Sur le plan métabolique, Marcus Raichle et Debra Gusnard rappellent, dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2002, que le cerveau représente environ 2 % du poids corporel chez l’adulte mais consomme environ 20 % de l’oxygène et des calories de l’organisme, à un rythme remarquablement constant quelle que soit l’activité mentale ou motrice. Un organe aussi coûteux dont 90 % serait inutile n’aurait pas résisté à la sélection naturelle.
Sur le plan clinique, l’argument est encore plus direct : il n’existe aucune région du cerveau dont la lésion soit sans conséquence. C’est le quotidien de la neuropsychologie hospitalière. Une lésion de quelques millimètres peut abolir la reconnaissance des visages, la production de la parole, ou la capacité à former de nouveaux souvenirs.
Enfin, l’imagerie fonctionnelle montre une activité répartie sur l’ensemble de l’encéphale, y compris pendant le sommeil et au repos.
Pourquoi ça compte. Ce mythe alimente un marché de méthodes « d’éveil du potentiel » sans fondement. Il est aussi blessant pour les personnes cérébrolésées et leurs proches, à qui il suggère implicitement qu’il « resterait des réserves » à mobiliser par la seule volonté. La plasticité cérébrale est réelle et c’est sur elle que repose la remédiation cognitive, mais elle n’a rien à voir avec des réserves inutilisées.
Mythe 3 : « Chacun a son style d’apprentissage : visuel, auditif, kinesthésique »
Ce que dit le mythe. Chaque personne apprendrait mieux dans une modalité sensorielle donnée, et l’enseignement devrait être adapté à ce style pour être efficace.
D’où il vient. D’une observation juste : les gens ont des préférences réelles quant à la façon dont on leur présente l’information. Le glissement s’opère entre « préférer » et « apprendre mieux ». Le mythe a été largement diffusé par des questionnaires commercialisés en formation professionnelle et en pédagogie.
Ce que montre la recherche. Harold Pashler, Mark McDaniel, Doug Rohrer et Robert Bjork ont examiné cette question dans une revue de référence publiée dans Psychological Science in the Public Interest en 2008. Leur point méthodologique est décisif : pour valider l’hypothèse, il faudrait une étude où l’on assigne des personnes de styles différents à des enseignements de modalités différentes, et où l’on observe une interaction croisée : les « visuels » apprenant mieux en visuel, les « auditifs » mieux en auditif. Les auteurs constatent que les études répondant à ce critère sont extrêmement rares, et que celles qui existent ne mettent pas en évidence l’interaction attendue.
Ce qui améliore réellement l’apprentissage est en revanche bien documenté : le rappel actif plutôt que la relecture, l’étalement des révisions dans le temps, l’alternance des types d’exercices, et le fait de choisir la modalité en fonction du contenu plutôt que de l’apprenant : une carte s’apprend visuellement, une prononciation s’apprend en écoutant.
Pourquoi ça compte. Des heures de formation et des budgets sont consacrés à un dispositif sans effet démontré, au détriment de méthodes dont l’efficacité est établie. Chez un enfant en difficulté, l’étiquette « il est kinesthésique » peut aussi retarder l’exploration d’un trouble spécifique des apprentissages.
Mythe 4 : « La dyslexie, c’est inverser les lettres »
Ce que dit le mythe. La dyslexie serait un trouble visuel : l’enfant verrait les lettres à l’envers, confondrait b et d, lirait « lion » au lieu de « loin ». Il suffirait de rééduquer le regard.
D’où il vient. D’un symptôme visible et frappant. Les confusions de lettres proches existent réellement, mais elles sont fréquentes chez tous les lecteurs débutants et ne sont ni nécessaires ni suffisantes pour caractériser une dyslexie.
Ce que montre la recherche. La synthèse de Frank Vellutino, Jack Fletcher, Margaret Snowling et Donna Scanlon, publiée dans le Journal of Child Psychology and Psychiatry en 2004, conclut que la cause principale des difficultés d’apprentissage de la lecture est une difficulté d’identification des mots, liée dans la plupart des cas à un déficit plus fondamental du codage alphabétique, c’est-à-dire du traitement phonologique, la capacité à manipuler mentalement les sons de la langue et à les associer aux lettres. Les explications purement visuelles ne rendent pas compte des données.
L’Inserm décrit la dyslexie comme une difficulté à associer les signes écrits aux sons et une incapacité à reconnaître rapidement un mot dans sa globalité, avec un décodage lent et coûteux. Le dossier de l’Inserm rappelle par ailleurs que 5 à 7 % des enfants d’âge scolaire présentent un trouble spécifique des apprentissages, et que 40 % des enfants concernés en cumulent plusieurs.
Pourquoi ça compte. Tant qu’on cherche du côté des yeux, on ne travaille pas la conscience phonologique, c’est-à-dire le levier de rééducation dont l’efficacité est la mieux établie. Les mois perdus ne sont pas neutres : plus l’accompagnement démarre tôt, plus il est efficace. C’est aussi ce que documente un bilan : distinguer un trouble spécifique d’une difficulté liée à l’attention, au langage oral ou au contexte d’apprentissage.
Mythe 5 : « Le haut potentiel intellectuel garantit la réussite »
Ce que dit le mythe. Un score de QI élevé prédirait la réussite scolaire, professionnelle et personnelle. Inversement, un enfant identifié HPI qui échoue serait forcément « en souffrance » du fait de son potentiel.
D’où il vient. D’une corrélation réelle et robuste entre efficience intellectuelle et résultats scolaires. Là encore, le glissement se fait de la corrélation à la garantie.
Ce que montre la recherche. La méta-analyse de Bettina Roth et ses collègues, publiée dans la revue Intelligence en 2015 et portant sur 240 échantillons indépendants et plus de 105 000 participants, établit une corrélation d’environ 0,54 entre tests d’intelligence standardisés et notes scolaires. C’est un lien fort à l’échelle des sciences humaines, et cela signifie aussi qu’une part importante des différences de résultats s’explique par autre chose : la motivation, les méthodes de travail, l’environnement familial, la santé, le sommeil, l’estime de soi, la présence éventuelle d’un trouble associé.
Il faut ajouter que le QI n’est pas une mesure homogène. Un profil hétérogène (par exemple un raisonnement verbal très élevé associé à une vitesse de traitement faible) donne un score global peu informatif, voire trompeur. C’est précisément ce que le bilan neuropsychologique permet de dépasser : il ne s’arrête pas au chiffre, il décrit un profil.
Pourquoi ça compte. Le raccourci « HPI donc réussite » produit des attentes écrasantes, et transforme chaque difficulté en énigme. Il conduit aussi à attribuer au haut potentiel des symptômes qui relèvent d’autre chose : un TDAH, un trouble anxieux, un trouble des apprentissages. Un enfant à haut potentiel peut avoir un TDAH, et un enfant HPI en échec a le droit d’être évalué pour ce qui pose réellement problème.
Mythe 6 : « La mémoire fonctionne comme un enregistreur »
Ce que dit le mythe. Les souvenirs seraient stockés fidèlement, comme une vidéo qu’il suffirait de retrouver. Un souvenir précis et vivace serait donc un souvenir exact.
D’où il vient. De l’expérience subjective : nos souvenirs nous semblent être des restitutions. Les métaphores technologiques successives (la cire, la bibliothèque, le disque dur) ont renforcé cette intuition.
Ce que montre la recherche. La mémoire est reconstructive. Se souvenir n’est pas relire un fichier : c’est réassembler des éléments, en comblant les trous à partir de nos connaissances, de nos attentes et du contexte présent.
Elizabeth Loftus, dans une synthèse publiée dans Learning & Memory en 2005 récapitulant trente ans de travaux, décrit comment l’exposition à une information trompeuse après un événement altère le souvenir de cet événement (c’est l’effet de désinformation), et comment des personnes peuvent en venir à croire avoir vécu des épisodes qui ne se sont jamais produits.
Le sentiment de certitude n’est donc pas un indicateur fiable d’exactitude. Les souvenirs très émotionnels, souvent tenus pour indélébiles, se modifient eux aussi avec le temps.
Pourquoi ça compte. Cliniquement, cela évite deux erreurs. La première consiste à conclure qu’une personne « ment » parce que son récit varie. La seconde, plus fréquente, consiste à s’alarmer d’oublis ordinaires : oublier n’est pas une défaillance, c’est une propriété normale d’un système qui trie. Ce qui doit alerter n’est pas l’oubli isolé, mais un changement durable par rapport à son propre fonctionnement habituel, avec un retentissement sur la vie quotidienne. C’est exactement ce qu’un bilan permet de situer.
Sources
- An Evaluation of the Left-Brain vs. Right-Brain Hypothesis with Resting State Functional Connectivity Magnetic Resonance Imaging (Nielsen et al., PLOS ONE, 2013) (nouvelle fenêtre)PLOS ONE
- Neuromyths in Education: Prevalence and Predictors of Misconceptions among Teachers (Dekker et al., Frontiers in Psychology, 2012) (nouvelle fenêtre)Frontiers in Psychology
- Neuroscience and education: myths and messages (Howard-Jones, Nature Reviews Neuroscience, 2014) (nouvelle fenêtre)Nature Reviews Neuroscience (référencé sur PubMed)
- Learning Styles: Concepts and Evidence (Pashler, McDaniel, Rohrer & Bjork, Psychological Science in the Public Interest, 2008) (nouvelle fenêtre)Psychological Science in the Public Interest (copie déposée par le Bjork Learning and Forgetting Lab, UCLA)
- Specific reading disability (dyslexia): what have we learned in the past four decades? (Vellutino, Fletcher, Snowling & Scanlon, Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2004) (nouvelle fenêtre)Journal of Child Psychology and Psychiatry (référencé sur PubMed)
- Planting misinformation in the human mind: a 30-year investigation of the malleability of memory (Loftus, Learning & Memory, 2005) (nouvelle fenêtre)Learning & Memory (Cold Spring Harbor Laboratory Press)
- Troubles spécifiques des apprentissages : dossier d’information (nouvelle fenêtre)Inserm
- Appraising the brain’s energy budget (Raichle & Gusnard, Proceedings of the National Academy of Sciences, 2002, 99:10237-10239, DOI 10.1073/pnas.172399499)Proceedings of the National Academy of Sciences
- Intelligence and school grades: a meta-analysis (Roth et al., Intelligence, 2015, 53:118-137)Revue Intelligence (Elsevier)
Écrit par
Neuropsychologue · Psychologue TCC
Master II de Neuropsychologie cognitive et clinique, Université de Strasbourg (2014). Je reçois en visioconsultation pour les suivis TCC, et à domicile pour les bilans neuropsychologiques.